{"id":2640,"date":"2018-12-05T23:40:07","date_gmt":"2018-12-05T22:40:07","guid":{"rendered":"http:\/\/cracherdanslasoupe.noblogs.org\/?p=2640"},"modified":"2018-12-05T23:40:07","modified_gmt":"2018-12-05T22:40:07","slug":"le-grand-defi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cracherdanslasoupe.noblogs.org\/?p=2640","title":{"rendered":"Le grand d\u00e9fi"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">Rien ne semble \u00e9chapper \u00e0 la reproduction sociale, rien ne semble \u00eatre en mesure de s\u2019opposer \u00e0 l\u2019\u00e9ternel retour de la plus mortelle des habitudes : le pouvoir. Des gr\u00e8ves sauvages qui s\u2019arr\u00eatent apr\u00e8s la concession de quelques miettes, des protestations populaires auxquelles manque seulement la satisfaction de leur revendication sereine pour devenir des consensus de masse, l\u2019abstention politique qui se pr\u00e9cipite dans les urnes \u00e0 l\u2019appel de nouveaux politiciens, des r\u00e9volutions sociales triomphantes lorsqu\u2019elles obtiennent un changement de la garde\u2026 \u00ab Fallait-il que la routine e\u00fbt de longues dents pour que nous en soyons l\u00e0 aujourd\u2019hui ! \u00bb disait un vieux surr\u00e9aliste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">C\u2019est comme si toute r\u00e9volte contre l\u2019insupportable condition humaine \u00e9tait d\u00e9chiquet\u00e9e par les longues dents du vieux monde, comme si toute sa rage et son \u00e9nergie \u00e9taient happ\u00e9es dans l\u2019orbite institutionnelle. Cela confirmerait presque les tristes observations d\u2019un c\u00e9l\u00e8bre anthropologue libertaire fran\u00e7ais, selon lequel au cours de l\u2019histoire le passage de la libert\u00e9 \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 s\u2019est toujours effectu\u00e9 \u00e0 sens unique, sans exception. Il n\u2019y a pas d\u2019alternances possibles ni de retours en arri\u00e8re. Une fois \u00e9tabli, l\u2019\u00c9tat est destin\u00e9 \u00e0 durer pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Ainsi, la seule t\u00e2che de la r\u00e9volte serait de stimuler le r\u00e9formisme, ouvrant la voie au gouvernement du moindre mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il va de soi que ceux qui ne sont pas dispos\u00e9s \u00e0 accepter cette r\u00e9signation \u00e9rudite ne peuvent que s\u2019interroger sur la mani\u00e8re de briser ce cercle vicieux, sur comment interrompre cette malencontre dont parlait l\u2019anthropologue. Une question \u00e9norme, peut-\u00eatre insoluble, compos\u00e9e d\u2019innombrables facettes. A notre avis, un des \u00e9l\u00e9ments \u00e0 prendre en compte est l\u2019absence de\u2026 de notre\u2026 franchement, nous ne savons pas quelle est la meilleure d\u00e9finition. Quelqu\u2019un pourrait peut-\u00eatre le d\u00e9finir comme l\u2019esprit du temps, entendu comme une tendance culturelle r\u00e9pandue \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e. Quelqu\u2019un d\u2019autre appellerait probablement cela un imaginaire collectif, ensemble de symboles, d\u2019images et d\u2019id\u00e9es qui forment le substrat de la vie mentale. Mais nous, qui n\u2019appr\u00e9cions pas du tout la foi implicite dans ces deux d\u00e9finitions, pr\u00e9f\u00e9rons grandement soutenir la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un monde qui nous soit propre, dans le sens d\u2019un univers mental autonome. Nous sommes persuad\u00e9s que les moments de rupture avec l\u2019ordre dominant ne r\u00e9ussissent pas \u00e0 durer, non seulement \u00e0 cause de toutes les difficult\u00e9s op\u00e9rationnelles qui surgissent dans de telles circonstances, mais aussi parce que \u2013dans la t\u00eate, dans la bouche, dans le c\u0153ur et dans les tripes des insurg\u00e9s\u2013 n\u2019existe que le monde de l\u2019\u00c9tat, le seul dont tous aient eu une exp\u00e9rience directe, concr\u00e8te, quotidienne. Un monde qui, except\u00e9 pendant la br\u00e8ve p\u00e9riode d\u2019imp\u00e9tuosit\u00e9 de la r\u00e9volte, revient t\u00f4t ou tard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019autorit\u00e9 et l\u2019ob\u00e9issance ont \u00e9videmment model\u00e9 l\u2019esprit du temps et colonis\u00e9 l\u2019imaginaire collectif. Ils repr\u00e9sentent les p\u00f4les magn\u00e9tiques de ce qu\u2019on appelle g\u00e9n\u00e9ralement la culture, r\u00e9ussissant \u00e0 bannir tout doute sur le fait que ce monde \u2013c\u2019est-\u00e0-dire celui o\u00f9 nous vivons, celui o\u00f9 nous sommes contraints de vivre\u2013 est le seul possible. Nous devons y croire, point final. Ce r\u00e9sultat n\u2019a rien de naturel, il n\u2019a \u00e9t\u00e9 obtenu que r\u00e9cemment au terme d\u2019un long processus de domestication sociale. A la diff\u00e9rence d\u2019un pass\u00e9 troubl\u00e9 par des h\u00e9r\u00e9sies, des utopies et des classes dangereuses, aujourd\u2019hui aucune jungle luxuriante en marge de l\u2019ordre civil ne le menace. A la limite, il reste un d\u00e9sert. Comme si en dehors de l\u2019\u00c9tat et de sa vie au garde-\u00e0-vous ne pouvait pas exister tout autre chose, mais seulement rien d\u2019autre. Le rien le plus d\u00e9solant. Et comme personne n\u2019aime vivre dans le d\u00e9sert, except\u00e9 peut-\u00eatre quelque ermite plus ou moins digne ou plus ou moins rancunier, il va de soi que ce monde de parlements et de banques, d\u2019usines et de bureaux, de tribunaux et de prisons, de supermarch\u00e9s et d\u2019autoroutes\u2026 a fini par devenir le seul monde et l\u2019unique mod\u00e8le \u00e0 disposition de l\u2019\u00eatre humain. Tant mat\u00e9riellement qu\u2019id\u00e9alement, il est per\u00e7u comme un point de r\u00e9f\u00e9rence imp\u00e9ratif et totalisant, susceptible au mieux d\u2019une configuration diff\u00e9rente de ses \u00e9l\u00e9ments d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents. Si les barricades cessent de servir d\u2019exutoire pour se transformer en tremplin vers un si\u00e8ge \u00e9lectoral, si les insurg\u00e9s se retrouvent \u00e0 r\u00e9clamer des marchandises sans logo, de grands travaux utiles \u00e0 la collectivit\u00e9, le respect des droits et ainsi de suite, nous pensons que cela est en grande partie li\u00e9 \u00e0 un manque d\u2019imagination.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c9videmment, ce n\u2019est pas du tout un probl\u00e8me pour ceux qui pensent que l\u2019autorit\u00e9 est en mesure d\u2019accorder et de garantir la libert\u00e9 (oh, trois fois rien, cela ne concerne que la quasi-totalit\u00e9 de l\u2019esp\u00e8ce humaine). Pour ceux-l\u00e0, \u2013au-del\u00e0 du fait qu\u2019ils donnent ou suivent des ordres\u2013, le vrai probl\u00e8me est de trouver la configuration appropri\u00e9e. Non, ce probl\u00e8me ne peut \u00eatre ressenti et soulev\u00e9, discut\u00e9 et affront\u00e9, que par ceux qui pensent que tout \u00c9tat, tout gouvernement, toute autorit\u00e9 sont mortels pour la libert\u00e9 humaine. En d\u2019autres termes, il n\u2019y a que les anarchistes, avec ou sans \u00e9tiquette AOP, qui peuvent et doivent s\u2019en (pr\u00e9)occuper. Mais cela n\u2019int\u00e9resse pas beaucoup d\u2019entre eux. Ils consid\u00e8rent que c\u2019est un faux probl\u00e8me, une perte de temps. Inutile de tourmenter les jours d\u00e9j\u00e0 peu enthousiasmants que nous devons passer sur cette terre en se posant des casse-t\u00eate insolubles, surtout quand on peut s\u2019en remettre \u00e0 la commodit\u00e9 du d\u00e9terminisme ou \u00e0 l\u2019auto-suffisance du nihilisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Qu\u2019est-ce qui cr\u00e9e des mondes ? Le langage. Les mots forment des id\u00e9es et des concepts qui ne s\u2019appliquent pas sur la r\u00e9alit\u00e9 des faits, mais qui la construisent. La r\u00e9alit\u00e9 actuelle est construite par la langue de bois du pouvoir, qui ne fait exister que ce qui rentre dans les r\u00e8gles de sa grammaire. En un certain sens, on peut donc dire que la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019est pas seulement donn\u00e9e par les objets solides qui se touchent, par des faits concrets qui se produisent, mais \u00e9galement par les noms et les symboles qui les d\u00e9finissent et contribuent \u00e0 d\u00e9terminer les rapports sociaux. La r\u00e9alit\u00e9 est aussi langage. Cela ne signifie pas qu\u2019elle soit compl\u00e8tement univoque, car elle reste compos\u00e9e d\u2019interpr\u00e9tations multiples et diverses, d\u00e9pendant des diff\u00e9rents dictionnaires. Cela signifie seulement que l\u2019existant est substantiellement donn\u00e9 par ce que le pouvoir permet de penser et donc de nommer, de nommer et donc de penser ; tout le reste, ce qui est sans nom et sans concept en mesure de le d\u00e9finir, c\u2019est comme s\u2019il n\u2019existait pas. Si organisation sociale est synonyme d\u2019\u00c9tat pour la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des personnes, un peu comme activit\u00e9 humaine est synonyme de travail, c\u2019est parce que le dictionnaire autoritaire remplit toute leur bouche, envahit tout leur cerveau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Malgr\u00e9 les apparences, cela n\u2019a pas grand chose \u00e0 voir avec les grandes th\u00e9ories, encore moins avec les slogans et les phrases toutes faites. Ce qui est d\u00e9fini comme imaginaire collectif par exemple, se propage d\u2019esprit en esprit non pas \u00e0 travers la lecture de puissants essais ou l\u2019\u00e9coute de doctes conf\u00e9rences, mais plut\u00f4t \u00e0 travers les bavardages de bars, les transmissions t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es et celles sur internet. Les mutations de climat mental et moral ne se manifestent pas tant dans les discours politiques que dans les blagues de rue ; non pas tant dans les \u00e9ditos des m\u00e9dias que dans les dialogues des feuilletons et des s\u00e9ries. C\u2019est une interaction complexe de forces qui pousse l\u2019\u00eatre humain vers une forme de culture qui aime se faire appeler Savoir ou Intelligence Collective quant il ne s\u2019agit rien d\u2019autre que d\u2019une forme de pens\u00e9e unique. Et la contribution principale de cette culture de masse est la participation au pr\u00e9sent du monde. Non pas le fait de le d\u00e9fier, de le remettre en question, mais de le faire accepter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Pour subvertir le monde du pouvoir, il est donc \u00e9galement n\u00e9cessaire de subvertir son langage. De d\u00e9miner notre langue des mots qui travaillent, des concepts qui ob\u00e9issent, des symboles qui filent droit. D\u2019abandonner ses lieux communs. De d\u00e9gager l\u2019\u00c9tat de nos veines comme de nos r\u00eaves. Le d\u00e9gager aussi de notre histoire, non pas pour le remplacer par l\u2019ignorance, mais par une autre connaissance. Si c\u2019est uniquement la geste des rois et des papes, des princes et des empereurs qui est enseign\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole, c\u2019est parce que l\u2019Histoire doit \u00eatre identifi\u00e9e avec celle de la domination. Ma\u00eetres et serviteurs sont \u00e9lev\u00e9s au rang de mod\u00e8les de r\u00e9f\u00e9rence, tandis qu\u2019aux hors-la-loi n\u2019est r\u00e9serv\u00e9e qu\u2019une mention fugace, quand ce n\u2019est pas l\u2019oubli le plus total. Ils sont insignifiants et n\u00e9gligeables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Comment r\u00e9ussir \u00e0 se d\u00e9barrasser de l\u2019h\u00e9ritage autoritaire ? Voici la difficult\u00e9. L\u2019univers autoritaire nous a \u00e9t\u00e9 transmis et nous r\u00e9unit tous. Nous sommes n\u00e9s et nous avons grandi dedans. S\u2019en lib\u00e9rer ne nous condamnera-t-il pas \u00e0 la solitude et \u00e0 l\u2019isolement ? Et puis, par quoi le remplacer ? L\u2019univers est rempli de plan\u00e8tes et d\u2019\u00e9toiles. Pour trouver d\u2019autres sources de lumi\u00e8re que celles qui \u00e9clairent notre existence, nous devons nous armer de patience, de curiosit\u00e9, et nous mettre \u00e0 fouiller dans les rebuts de la pens\u00e9e et de l\u2019histoire, l\u00e0 o\u00f9 gisent des constellations ignor\u00e9es \u00e0 cause de leur irr\u00e9gularit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Tout le monde sait qui \u00e9taient Louis XVI ou Robespierre, presque personne qui \u00e9tait Varlet ; tout le monde sait qui \u00e9taient Marx ou Hegel, presque personne qui \u00e9tait Stirner (vous dites qu\u2019il est aussi connu ? Ok, disons alors Bahnsen) ; tout le monde sait qui \u00e9taient D\u2019Annunzio ou Marinetti, presque personne qui \u00e9tait Flores. Exactement comme tout le monde sait qui \u00e9taient Voltaire ou Rousseau, mais presque personne qui \u00e9tait La Bo\u00e9tie ; comme tout le monde sait qui \u00e9taient Freud ou Jung, mais presque personne qui \u00e9tait Gross ; comme tout le monde sait qui \u00e9taient Tchekhov ou Dosto\u00efevski, mais presque personne qui \u00e9tait Kroutchenykh. Les \u00e9toiles que nous connaissons et qui illuminent nos pas sont seulement celles \u2013bon gr\u00e9 mal gr\u00e9\u2013 qu\u2019on nous a permis de conna\u00eetre. Mais il en existe beaucoup d\u2019autres, rest\u00e9es dans l\u2019ombre parce que jug\u00e9es d\u00e9rangeantes, car elles pourraient nous faire d\u00e9vier de route. Ne serait-il pas temps de commencer \u00e0 offusquer les astres chers au pouvoir, en allumant les soleils noirs de la libert\u00e9 ? Il est possible de le faire dans tous les domaines, sans exception, de l\u2019histoire \u00e0 la philosophie, de l\u2019anthropologie \u00e0 l\u2019art, de la science \u00e0 la litt\u00e9rature (en restant toutefois attentifs \u00e0 maintenir leur charge subversive bien vivante, c\u2019est-\u00e0-dire leur exemple d\u2019un autre mode vie incompatible avec celui actuel, sans tous les passer \u2013 rebelles visionnaires et po\u00e8tes violents, criminels romantiques et philosophes voyous \u2013 \u00e0 la moulinette d\u2019une r\u00e9cup\u00e9ration qui les recracherait sous forme d\u2019innovations hybrides de l\u2019ordre \u00e9tabli). C\u2019est un grand ouvrage qui n\u2019a besoin ni de ma\u00eetres ni d\u2019\u00e9l\u00e8ves, mais seulement d\u2019explorateurs passionn\u00e9s, chacun pouvant choisir le terrain o\u00f9 faire fleurir des id\u00e9es dangereuses, des images fantastiques, des symboles sacril\u00e8ges. Pour renverser la tradition, pour faire chavirer l\u2019histoire, pour saper le pr\u00e9sent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mais c\u2019est un grand ouvrage qui demande engagement, effort, d\u00e9vouement, m\u00e9moire. Les autoritaires sont l\u00e9gion, et ils ne manquent jamais d\u2019explorateurs en uniforme. Ils ont les comp\u00e9tences, ils ont les moyens. Et ils n\u2019ont pas honte de leur monde, eux. Ils le d\u00e9fendent, le font conna\u00eetre, l\u2019amplifient \u00e0 travers d\u2019innombrables initiatives, ayant \u00e0 leur disposition un grand patrimoine dans lequel puiser. A gauche, ils n\u2019ont aucun embarras \u00e0 citer Marx, \u00e0 pr\u00e9tendre \u00ab sanctionner les banques \u00bb ou \u00e0 diffuser des concepts comme le mat\u00e9rialisme dialectique. Ils construisent leur monde. A droite, ils n\u2019ont aucun scrupule \u00e0 citer Evola, \u00e0 pr\u00e9tendre \u00ab nationaliser les entreprises \u00bb ou \u00e0 diffuser des concepts comme l\u2019amour pour la patrie. Ils construisent leur monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Non, la honte, l\u2019embarras, le scrupule r\u00e8gnent plut\u00f4t parmi les ennemis de l\u2019\u00c9tat. Exception bizarre \u00e0 la r\u00e8gle \u2013une r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9ralement per\u00e7ue comme naturelle, pas artificielle\u2013, ils se sentent pris en d\u00e9faut, snob\u00e9s, mis \u00e0 l\u2019index. Ils rougissent pour citer Bakounine, ils s\u2019excusent de leur pr\u00e9tention \u00e0 vouloir \u00ab d\u00e9truire l\u2019existant \u00bb, ils sont intimid\u00e9s pour diffuser des concepts comme celui de la libert\u00e9 individuelle. Peu nombreux et sans moyens, que peuvent-ils faire ? Pallier au manque de quantit\u00e9 par un exc\u00e8s de qualit\u00e9 ? Mais non, ch\u00e9rir ses propres id\u00e9es, en prendre soin, les alimenter, les d\u00e9fendre, les enrichir, ils n\u2019y songent m\u00eame pas. Trop fatiguant. Il est beaucoup plus facile de trouver une bonne raison pour ne pas cr\u00e9er son propre monde. Il est beaucoup plus facile de se joindre au choeur ; il est beaucoup plus facile de se taire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">C\u2019est ainsi que cela fonctionne. Le d\u00e9terminisme enseigne que l\u2019histoire est mue par un m\u00e9canisme objectif qui va au-del\u00e0 des intentions individuelles. Peu importe qui nous sommes et ce que nous faisons, le libre arbitre n\u2019existe presque pas. Les faits arrivent par la force de n\u00e9cessit\u00e9s sup\u00e9rieures, suivant leur propre ordre progressif. Cette conviction b\u00e9ate et b\u00e9otienne rend toute id\u00e9e exprim\u00e9e, tout fait accompli, compl\u00e8tement relatif et indiff\u00e9renci\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Au fil du temps, la vieille m\u00e9taphore d\u00e9terministe de la graine sous la neige a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par celle, beaucoup plus d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, du fumier d\u2019o\u00f9 naissent les fleurs. Dans le premier cas, la graine de la libert\u00e9 donne ses fruits malgr\u00e9 l\u2019hiver du pouvoir, dans le second cas, la floraison de la libert\u00e9 se produit justement gr\u00e2ce au fumier du pouvoir. Ce signifie non seulement qu\u2019une chose en entra\u00eene une autre, mais surtout que d\u2019une chose autoritaire na\u00eet une chose libertaire. Dans le sillage des pontifes du socialisme scientifique, idiots jusqu\u2019\u00e0 jurer que c\u2019est le d\u00e9veloppement du capitalisme qui rend possible le communisme, m\u00eame les anarchistes se sont employ\u00e9s \u00e0 courtiser le monde autoritaire, en faisant passer cela pour un habile d\u00e9tournement. En un certain sens, il s\u2019agit d\u2019une tare historique. A la fin du XIXe si\u00e8cle, beaucoup d\u2019entre eux reprenaient mot pour mot une grande partie des id\u00e9es de Marx, en pensant qu\u2019il suffisait d\u2019en changer les conclusions pour les rendre digestes. N\u2019est-ce pas un anarchiste, Emilio Covelli, qui fut en Italie le premier \u00e0 citer le philosophe de Tr\u00eaves ? Et n\u2019est-ce pas aussi un anarchiste, Carlo Cafiero, qui fut dans ce pays le premier \u00e0 en divulguer la pens\u00e9e \u00e0 travers son Abr\u00e9g\u00e9 du Capital ? Et au cours de la r\u00e9volution la plus anarchiste du XXe si\u00e8cle, celle d\u2019Espagne, des anarchistes ne sont-ils pas entr\u00e9s au gouvernement ? Comme s\u2019il suffisait d\u2019\u00eatre muni de bonnes intentions pour faire basculer l\u2019autorit\u00e9 vers l\u2019anarchie, en th\u00e9orie comme en pratique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Aujourd\u2019hui, pas grand chose n\u2019a chang\u00e9. Indisponibles, par paresse, par inaptitude ou afin de cultiver des rapports rentables, \u00e0 cr\u00e9er un monde qui soit le leur (avec leur propre langage, leurs valeurs, leurs concepts), mais conscients de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019en poss\u00e9der un, de nombreux anarchistes s\u2019activent pour \u00e9couler celui des autres. Parce que quand ils doivent prendre la parole rien ne leur vient en t\u00eate \u2013et comment pourrait-il en \u00eatre autrement ?\u2013, dans leurs initiatives publiques ne vient jamais \u00e0 manquer la pr\u00e9sence d\u2019un intellectuel marxiste \u00ab lucide \u00bb ou d\u2019un expert universitaire \u00ab honn\u00eate \u00bb appel\u00e9 \u00e0 porter un peu de lumi\u00e8re dans la caboche embrouill\u00e9e de leurs auditeurs. A titre d\u2019exemple r\u00e9cent parmi une foultitude d\u2019autres, on a pu voir lors d\u2019une s\u00e9rie d\u2019initiatives antimilitaristes anarchistes sur la Grande Guerre, l\u2019exhumation d\u2019un livre \u00e9crit par un conseiller municipal socialiste, alors professeur de Gramsci, publi\u00e9 en 1921 par le Parti communiste d\u2019Italie (Pcd\u2019I). Excellente proposition. Sur un tel sujet, il aurait en effet \u00e9t\u00e9 hors de propos de d\u00e9poussi\u00e9rer le livre de Galleani Contre la guerre, contre la paix, pour la r\u00e9volution sociale ! En outre, quand on ne veut pas avoir l\u2019air trop id\u00e9ologique, il est plus avantageux et \u00e9ducatif d\u2019arroser l\u2019id\u00e9ologie des voisins qui est notoirement toujours plus verte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans les ann\u00e9es 50, cependant, de nombreux anarchistes ne voulaient pas ressembler \u00e0 des censeurs. A l\u2019\u00e9poque, certains provocateurs individualistes firent remarquer l\u2019absurdit\u00e9 que les premiers avaient cr\u00e9\u00e9 : lorsqu\u2019un anarchiste demandait la parole au cours d\u2019une initiative organis\u00e9e par les autoritaires, elle leur \u00e9tait r\u00e9guli\u00e8rement refus\u00e9e. Lorsque c\u2019\u00e9tait un autoritaire qui demandait la parole au cours d\u2019initiatives organis\u00e9es par des anarchistes, elle leur \u00e9tait non seulement accord\u00e9e mais en plus \u2013afin de leur jeter au visage la sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019\u00e9thique libertaire\u2013 elle leur \u00e9tait laiss\u00e9e \u00e0 volont\u00e9. Bien entendu, la courtoisie n\u2019\u00e9tait jamais r\u00e9ciproque, bien entendu la courtoisie \u00e9tait sans cesse renouvel\u00e9e, et \u00e9videmment le r\u00e9sultat fut que chez les autoritaires on parlait toujours en faveur du pouvoir prol\u00e9tarien, et que chez les anarchistes on en parlait souvent. Eh bien, quand seul l\u2019horizon institutionnel existe, d\u2019o\u00f9 pourraient bien surgir les th\u00e9ories et les pratiques anti-autoritaires ? Des r\u00e9f\u00e9rendums et des p\u00e9titions ? Ah oui, c\u2019est du fumier que naissent les fleurs\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Enfin, quant \u00e0 ceux qui n\u2019ont l\u2019intention ni de servir de m\u00e9gaphone aux autoritaires ni de se doter d\u2019une perspective autonome, il reste toujours la possibilit\u00e9 de se jeter dans les bras d\u2019un certain nihilisme. Il n\u2019existe que ce monde, et ce monde est tellement \u00e0 vomir que mieux vaut le rien. Dans ce monde n\u2019existent que nous \u2013nous, ceux qui sont comme nous, ceux qui sont d\u2019accord avec nous\u2013, tous les autres s\u2019en foutent. Fin du discours, tout le reste n\u2019est que du bla bla. Dans ce cas, quel sens cela a-t-il de construire un autre univers mental oppos\u00e9 \u00e0 celui de l\u2019\u00c9tat ? Pour les soi-disant nihilistes, tendre le miroir de Narcisse est bien suffisant. En effet, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019absolutisme du rien, tout effort devient non seulement vain, mais qua si suspect, presque r\u00e9actionnaire. Il ne faut donc pas seulement l\u2019\u00e9viter parce que peu conforme \u00e0 sa propre attitude, mais il faut \u00e9galement le critiquer en tant que quelque chose de nuisible. Approfondir les connaissances th\u00e9oriques dans toutes les branches ? Jamais, ce serait une forme d\u2019intellectualisme ! Diffuser le plus possible les id\u00e9es anarchistes ? Jamais, ce serait faire du pros\u00e9lytisme ! D\u00e9purer le langage de ses mots d\u2019ordre ? Jamais, ce serait de la p\u00e9danterie ! Soigner la forme de ses propres expressions ? Jamais, ce serait tomber dans l\u2019esth\u00e9tisme ! Rappeler l\u2019histoire des r\u00e9voltes et des r\u00e9volutions pass\u00e9es ? Jamais, ce serait jouer aux petits professeurs ! Entreprendre des luttes sociales ? Jamais, ce serait rechercher le consensus politique ! S\u2019engager de mani\u00e8re continue contre des objectifs pr\u00e9cis ? Jamais, ce serait lancer des campagnes activistes !\u2026 C\u2019est un petit jeu amusant, il marche toujours et peut durer \u00e0 l\u2019infini\u2026 Se laver et changer de v\u00eatements ? Jamais, ce serait un vice bourgeois ! Vivre dans de belles maisons ? Jamais, ce serait c\u00e9der au luxe ! Manger de la nourriture exquise ? Jamais, ce serait jouir d\u2019un privil\u00e8ge !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Une grande et belle logique, qui m\u00e8ne tout droit \u00e0 l\u2019apologie de l\u2019ignorance. Ne croire en rien est en effet un parfait pr\u00e9ambule pour ne rien dire, ne rien conna\u00eetre, ne rien penser, ne rien r\u00eaver. Quant au faire, en fiers anarchistes, on peut de temps en temps prendre la libert\u00e9 de quelque acte destructif (\u00e0 d\u00e9ployer haut et fort pour montrer qu\u2019on est vivants). Tout cela est digne et coh\u00e9rent, si on veut. Mais c\u2019est surtout maussade et ennuyeux. Comme le d\u00e9sert, justement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En ce qui nous concerne, le seul rien \u00e0 aimer est le rien cr\u00e9ateur, c\u2019est la table rase qui permet autre chose. Et cet autre chose devient risible si il se contente d\u2019\u00eatre un paillasson au milieu de la merde, ou un buisson au milieu du sable. Ce n\u2019est quand m\u00eame pas cela le monde sans \u00c9tat, sans autorit\u00e9, sans argent, qui grandit dans nos coeurs ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Nous voulons plus, beaucoup plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab L\u2019homme ne peut construire \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de soi que ce qu\u2019il a avant tout con\u00e7u en son sein \u00bb, mettait en garde un homme d\u2019\u00e9tude. Pour construire un monde sans autorit\u00e9, il faut d\u2019abord le concevoir. Pas le programmer, le sch\u00e9matiser ou le mesurer. Non, seulement le concevoir, dans ses deux significations : le penser et le f\u00e9conder. Mais pour concevoir un monde qui ne soit pas le simple reflet de celui qui nous entoure, la connaissance doit pouvoir s\u2019\u00e9lancer de mani\u00e8re effr\u00e9n\u00e9e \u00e0 l\u2019assaut des arsenaux de la m\u00e9moire et de l\u2019imagination pour les piller. La d\u00e9couverte des transgressions du pass\u00e9 offre des \u00e9lans et des suggestions indispensables pour r\u00e9ussir \u00e0 imaginer et faire imaginer une vie sans rapports de pouvoir dans le futur. Et vice versa. Les exp\u00e9riences du pass\u00e9 et les possibilit\u00e9s du futur prennent alors rendez-vous sur le champ de bataille du pr\u00e9sent. Et c\u2019est l\u00e0 que le mythe et l\u2019utopie se rencontrent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Bien que les deux se d\u00e9placent sur le fil de l\u2019imagination, mythe et utopie se situent sur des versants diam\u00e9tralement oppos\u00e9s. Le mythe est un regard tourn\u00e9 vers l\u2019arri\u00e8re, il fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un bonheur perdu, c\u2019est une narration de faits jamais advenus dont la fonction est d\u2019inventer un pass\u00e9 l\u00e9gendaire afin de justifier au pr\u00e9sent les \u00e9l\u00e9ments fondamentaux d\u2019un groupe (souvent autrement intenables). L\u2019utopie est un regard tourn\u00e9 vers l\u2019avant, elle entrevoit un bonheur potentiel, c\u2019est un lieu qui n\u2019existe pas dont la fonction est d\u2019\u00e9voquer un futur passionnant afin d\u2019affirmer pour aujourd\u2019hui les th\u00e9ories et les pratiques qui en d\u00e9coulent (souvent autrement intenables). Bien qu\u2019il puisse para\u00eetre vraisemblable, le mythe a conscience de patauger dans la fiction. A l\u2019inverse, bien qu\u2019elle puisse sembler invraisemblable, l\u2019utopie est d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 se tremper dans la v\u00e9rit\u00e9. Le mythe comme l\u2019utopie peuvent \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9s ou critiqu\u00e9s. Le premier pour son charme ou pour son artifice, la seconde pour son innovation ou pour son illusion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Bien qu\u2019ils naissent tous deux comme n\u00e9gation (de la m\u00e9diocrit\u00e9) du pr\u00e9sent, aussi bien le mythe que l\u2019utopie ne s\u2019en extraient jamais enti\u00e8rement. Le mythe offre des r\u00e9cits du pass\u00e9 qui permettent de comprendre le monde ici et maintenant ; il est \u00ab r\u00e9v\u00e9lation sans cesse renouvel\u00e9e d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 dont l\u2019\u00eatre est p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 au point de conformer \u00e0 elle son comportement \u00bb (Leenhardt). L\u2019utopie d\u00e9crit un monde futur qui sollicite l\u2019action ici et maintenant ; elle est \u00ab orientation qui transcende la r\u00e9alit\u00e9 et qui en m\u00eame temps rompt les liens de l\u2019ordre existant \u00bb (Mannheim).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u00e0 o\u00f9 l\u2019histoire n\u2019y arrive pas na\u00eet le mythe, cela n\u2019a pas de sens de le critiquer sur ce point. Mais la beaut\u00e9 et la force des mythes ne doit pas pour autant faire tomber dans la tentation de les cr\u00e9er et de les utiliser \u00e0 des fins politiques. Parce que ce n\u2019est pas un hasard si le mythe a souvent \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 par des forces r\u00e9actionnaires, tandis que l\u2019utopie a pris pied dans celles des r\u00e9volutionnaires. En tant que stimulateurs de l\u2019imagination avec un effet actif, leur mani\u00e8re d\u2019intervenir sur l\u2019histoire est en effet compl\u00e8tement diff\u00e9rente. La caract\u00e9ristique du mythe est qu\u2019il ne repose que sur le sentiment, en oppos\u00e9 \u00e0 la raison, et qu\u2019en ce sens il constitue un puissant moyen de contr\u00f4le social. Parce qu\u2019il est transmis par la tradition, parce qu\u2019il op\u00e8re par suggestion, il est au-del\u00e0 de la critique et de la discussion. Un mythe on le subit, exactement comme pour la religion. Voil\u00e0 pourquoi il correspond si bien aux exigences totalitaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">C\u2019est ce que Sorel ne comprenait pas, par exemple, lui qui d\u00e9fendait \u00e0 des fins r\u00e9volutionnaires le mythe contre l\u2019utopie. A ses yeux, la puissance incontestable du mythe constituait un raccourci parfait pour acc\u00e9l\u00e9rer la transformation sociale, sans lui faire perdre de temps avec des th\u00e9ories enti\u00e8rement \u00e0 d\u00e9montrer. En tant que projet, l\u2019utopie peut \u00eatre soupes\u00e9e, critiqu\u00e9e, modifi\u00e9e et r\u00e9fut\u00e9e, alors qu\u2019on ne peut rejeter le mythe, vu qu\u2019il s\u2019agit de l\u2019obscure volont\u00e9 des masses (\u00abc\u2019est l\u2019ensemble du mythe qui compte \u2026 il est donc inutile de raisonner\u00bb). Il d\u00e9finissait le mythe politique comme \u00ab une organisation d\u2019images capables d\u2019\u00e9voquer instinctivement tous les sentiments qui correspondent aux diverses manifestations de la guerre engag\u00e9e par le socialisme contre la soci\u00e9t\u00e9 moderne \u00bb. Les mythes \u00ab ne sont pas des descriptions de choses \u00bb vraies, mais \u00ab des expressions de volont\u00e9s \u00bb d\u2019un groupe \u00ab se pr\u00e9parant \u00e0 entrer dans une lutte d\u00e9cisive \u00bb. Ils n\u2019ont rien \u00e0 voir avec la v\u00e9rit\u00e9 des pens\u00e9es, seulement avec la force des instincts.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Ces mots, \u00e9crits en 1906, ne parvinrent pas \u00e0 d\u00e9clencher la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale, \u00e9tincelle de la r\u00e9volution sociale. En \u00e9change, ils seront plut\u00f4t bien mis en pratique par les r\u00e9gimes totalitaires. Parce que le sentiment, lorsqu\u2019il est d\u00e9tach\u00e9 de toute conscience et laiss\u00e9 en proie aux seuls instincts, devient facilement manipulable. Comme l\u2019observait Jung : \u00ab Il n\u2019y a pas lieu de plaisanter avec l\u2019esprit du temps, car il constitue une religion, mieux encore une confession ou un credo dont l\u2019irrationalit\u00e9 ne laisse rien \u00e0 d\u00e9sirer ; il a en outre la qualit\u00e9 f\u00e2cheuse de vouloir passer pour le crit\u00e8re supr\u00eame de toute v\u00e9rit\u00e9 et la pr\u00e9tention de d\u00e9tenir le privil\u00e8ge du bon sens. L\u2019esprit du temps \u00e9chappe aux cat\u00e9gories de la raison humaine. C\u2019est un \u00ab penchant \u00bb, une inclination sentimentale, qui, pour des motifs inconscients, agit avec une souveraine force de suggestion sur tous les esprits faibles et les entraine \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Lorsque Mussolini se vantait : \u00ab nous avons cr\u00e9\u00e9 notre mythe. Le mythe est une foi, une passion. Il n\u2019est pas tenu d\u2019\u00eatre une r\u00e9alit\u00e9 mais il l\u2019est au sens o\u00f9 il est un stimulant, o\u00f9 il est espoir, foi et courage \u00bb ; lorsque Goebbels pr\u00e9cisait : \u00ab nous ne parlons pas pour dire quelque chose, mais pour obtenir un certain effet \u00bb ; lorsque les fascistes exaltaient la politique comme \u00ab audace, comme tentative, comme entreprise, comme insatisfaction de la r\u00e9alit\u00e9, comme aventure, comme c\u00e9l\u00e9bration du rite de l\u2019action \u00bb ; tous s\u2019adressaient \u00e0 ceux qui \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 bondir suite \u00e0 ces discours, parce que r\u00e9fractaires \u00e0 agir suite \u00e0 l\u2019aiguillon de la r\u00e9flexion. Ils s\u2019adressaient \u00e0 la masse, au peuple, \u00e0 la communaut\u00e9 : \u00e0 une main d\u2019\u0153uvre abrutie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Comme beaucoup l\u2019ont fait remarquer, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment lorsque la soi-disant crise sociale est forte (et que les ennemis sont \u00e0 la porte) que le mythe politique devient pr\u00e9dominant sur la rationalit\u00e9. Et quelle raison, quelle conscience peuvent exister aujourd\u2019hui, \u00e0 une \u00e9poque de perte du langage et d\u2019\u00e9rosion du sens, de bouleversements \u00e9conomiques et d\u2019exodes massifs ? Sans m\u00eame prendre en compte l\u2019indigence mat\u00e9rielle et intellectuelle, ou le d\u00e9veloppement technologique fr\u00e9n\u00e9tique, avec sa rapidit\u00e9 et son omnipr\u00e9sence, qui emp\u00eache l\u2019individu d\u2019int\u00e9rioriser et d\u2019\u00e9laborer sa propre vision du monde, en ne lui permettant pas un choix critique ind\u00e9pendant et en le faisant succomber \u00e0 l\u2019hypertrophie d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 environnante devenue de trop.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">C\u2019est pour cela que le r\u00e9cit mythopo\u00ef\u00e9tique a remplac\u00e9 aujourd\u2019hui l\u2019ancien d\u00e9terminisme. Tous deux soulagent certes l\u2019individu de la lourde t\u00e2che de conna\u00eetre et de r\u00e9fl\u00e9chir, pour le laisser en proie \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif d\u2019un destin qui le d\u00e9passe, mais la mythopo\u00ef\u00e8se moderne a fait un saut terrifiant par rapport \u00e0 celle de l\u2019antiquit\u00e9 grecque. Elle ne se contente plus d\u2019inventer des l\u00e9gendes sur le pass\u00e9 lointain, l\u00e0 o\u00f9 il est impossible d\u2019\u00e9tablir une v\u00e9rit\u00e9 historique. Non, elle transforme m\u00eame les faits les plus r\u00e9cents en mythe, faisant ainsi de la fiction une vertu et de la v\u00e9rit\u00e9 un vice. Depuis la sc\u00e8ne du pouvoir, on est par exemple venu nous raconter que Sacco et Vanzetti n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9s \u00e0 la chaise \u00e9lectrique \u00e0 cause de leurs id\u00e9es anarchistes, mais plut\u00f4t \u00e0 cause de leurs origines italiennes. De cette mani\u00e8re, c\u2019est la fiert\u00e9 nationale qui est stimul\u00e9e, le patriotisme, et certainement pas l\u2019hostilit\u00e9 contre l\u2019\u00c9tat. De la m\u00eame mani\u00e8re, des latrines du mouvement, on est par exemple venu nous raconter, que dans les ann\u00e9es 70 il n\u2019\u00e9tait pas question d\u2019organisations politico-militaires compos\u00e9es de militants marxistes-l\u00e9ninistes, mais qu\u2019il s\u2019agissait plut\u00f4t de bandes de joyeux aventuriers. De cette mani\u00e8re, c\u2019est l\u2019admiration pour ceux qui ont des ambitions autoritaires qui est suscit\u00e9e, et certainement pas le m\u00e9pris ou la distance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mais en quoi le r\u00e9cit mythologique se diff\u00e9rencie-t-il du r\u00e9visionnisme historiographique? Ce dernier n\u2019est-il pas une \u00ab narration historique \u00e0 m\u00eame de devenir un moment de suggestion ou de coagulation, d\u2019\u00e9lan ou de r\u00e9sultat, pour une lecture et une vision du pass\u00e9 facilement utilisable sur le terrain politique ou en tout cas dans l\u2019ar\u00e8ne publique \u00bb ? Si on justifie le recours \u00e0 la falsification, alors pourquoi se scandaliser du r\u00e9cit fasciste sur le massacre des Foibe, \u00e0 la fronti\u00e8re entre l\u2019Italie, la Croatie et la Slov\u00e9nie ? Evidemment pas parce que leur r\u00e9cit est essentiellement faux, mais uniquement parce que l\u2019usage strat\u00e9gique du mensonge est ici mis au service de l\u2019extr\u00eame droite plut\u00f4t que de l\u2019extr\u00eame gauche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Bien s\u00fbr, il est impossible de nier qu\u2019un aspect mythologique est presque in\u00e9vitable dans toute reconstitution du pass\u00e9, aussi rigoureuse et pr\u00e9cise soit-elle. La m\u00e9moire, comme la recherche historique, sont toujours partisanes, exerc\u00e9es par des individus en chair et en os avec leurs passions et leurs convictions. Elles sont donc s\u00e9lectives et ont tendance \u00e0 corriger les faits, \u00e0 s\u2019attarder sur les m\u00e9rites qui leur tiennent le plus \u00e0 coeur et \u00e0 liquider les d\u00e9m\u00e9rites qui causent le plus d\u2019embarras, grossissant les premiers et diminuant les derniers. Mais si de l\u00e9g\u00e8res exag\u00e9rations, en exc\u00e8s comme en d\u00e9faut, peuvent \u00eatre compr\u00e9hensibles et justifiables, ce n\u2019est pas pour autant que leur prolif\u00e9ration est \u00e0 appr\u00e9cier et \u00e0 th\u00e9oriser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Lire les nombreux textes autobiographiques de ceux qui ont combattu sur les barricades peut \u00eatre exaltant, personne ne le nie. Mais les quelques livres qui ont essay\u00e9 d\u2019examiner les erreurs commises pendant les r\u00e9volutions sont beaucoup plus instructifs. Les m\u00e9moires \u00e9mouvants de communards ont connu beaucoup plus de traductions et de r\u00e9impressions que le \u00ab manuel pratique des erreurs \u00bb r\u00e9dig\u00e9 par Jules Andrieu (d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la Commission des Services publics pendant la Commune de Paris, et ami de Varlin comme de Verlaine) afin d\u2019aider \u00e0 comprendre ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. Le mythe de la Commune ne perp\u00e9tue pas seulement l\u2019enthousiasme, mais aussi ses limites. Comme pr\u00e9ambule \u00e0 une future r\u00e9volte insurrectionnelle, on a besoin de bien d\u2019autre chose ; non pas de suggestion, mais de r\u00e9flexion. C\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une Commune sans mythe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">De la m\u00eame mani\u00e8re, la lecture d\u2019un livre comme celui de Vernon Richards sur les enseignements de la r\u00e9volution espagnole est en un certain sens plus n\u00e9cessaire que celui des diverses biographies d\u2019anarchistes pistoleros et dynamiteurs. En 1956, vingti\u00e8me anniversaire de la r\u00e9volution espagnole et ann\u00e9e de l\u2019insurrection hongroise, Louis Mercier recommandait d\u2019\u00e9viter \u00ab les r\u00e9cits qui transfigurent le pass\u00e9 et fournissent un alibi \u00e0 notre fatigue pr\u00e9sente. Quand il ne demeure qu\u2019images d\u2019Epi nal, la trahison de ceux qui surv\u00e9curent est acquise \u00bb. Dans son refus de la l\u00e9gende, il affirmait que \u00ab la premi\u00e8re t\u00e2che n\u00e9cessaire \u00e0 notre \u00e9quilibre est de r\u00e9examiner la guerre civile sur pi\u00e8ces et sur faits et non d\u2019en cultiver la nostalgie par nos exaltations. T\u00e2che qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 men\u00e9e avec conscience et courage, car elle e\u00fbt abouti \u00e0 mettre \u00e0 nu non seulement les faiblesses et les trahisons des autres, mais aussi nos illusions et nos manquements, \u00e0 nous, libertaires \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Aujourd\u2019hui, les r\u00e9cits l\u00e9gendaires n\u2019infestent pas seulement ce qui s\u2019est pass\u00e9 il y a un si\u00e8cle ou quarante ans, mais \u00e9galement ce qui s\u2019est pass\u00e9 hier ou avant-hier. La fantaisie au service des mensonges, en guise de baume pour la banalit\u00e9 contemporaine, et son cort\u00e8ge d\u2019illusions et de manquements. Nier la r\u00e9alit\u00e9 des faits en l\u2019engloutissant dans une foi confortable et flexible qui n\u2019admet pas de discussions, mais seulement des pri\u00e8res quotidiennes. Qui profite de tout cela ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Des leaders d\u00e9mocratiques (qui en m\u00eame temps peuvent n\u2019avoir jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9lus) jusqu\u2019aux petits leaders r\u00e9volutionnaires (qui en m\u00eame temps peuvent \u00eatre des indicateurs de police [comme certains du mouvement No Tav]), en passant par leurs supporters et porte-serviette respectifs, il existe toute une foule d\u2019\u00e2nes qui ont besoin de (se la)raconter et d\u2019\u00e9viter toute critique. Il suffit de promouvoir des lois pour piailler que la reprise est l\u00e0 (et \u00e0 bas des \u00ab oiseaux de mauvaise augure \u00bb) ; il suffit d\u2019organiser des initiatives pour communiquer que la lutte est l\u00e0 (et \u00e0 bas les \u00ab hypercritiques \u00bb). C\u2019est comme cela qu\u2019une succession de bassesses et d\u2019ambigu\u00eft\u00e9, d\u2019intrigues et d\u2019aberrations, de vanit\u00e9s et d\u2019hypocrisies peuvent appara\u00eetre comme une ligne fabuleuse \u00e0 suivre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\n<p style=\"text-align: justify\">Un d\u00e9fi \u00e0 la mis\u00e8re du pr\u00e9sent, plut\u00f4t que son \u00e9dulcoration affabulatrice. Une pens\u00e9e pour soulever les faibles et menacer les puissants, plut\u00f4t qu\u2019une suggestion pour entra\u00eener les premiers et remplacer les seconds. L\u2019utopie est l\u2019exact oppos\u00e9 du mythe. Elle formule un projet, elle est l\u2019expression d\u2019une volont\u00e9 consciente et r\u00e9fl\u00e9chie, elle se met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des faits, elle se soumet \u00e0 la critique et au d\u00e9bat. Elle ne mystifie pas la v\u00e9rit\u00e9, elle la cherche. L\u2019ivresse de sa s\u00e9duction accompagne la validit\u00e9 de sa raison, elle ne s\u2019y substitue pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Une fois cr\u00e9\u00e9e dans son propre esprit, l\u2019utopie commence \u00e0 examiner les pens\u00e9es et les actions. Elle devient \u00e9thique. Elle ne se contente pas du confort de la vraisemblance, elle exige la tension de la conscience. Parce que l\u2019utopie ne tombe pas du ciel ou ne jaillit pas de la terre, d\u00e9j\u00e0 toute faite. Ce n\u2019est pas le destin in\u00e9vitable qui nous attend. On la construit. Pour la r\u00e9aliser dans l\u2019histoire, il faut l\u2019incarner dans sa propre vie. On n\u2019arrive pas \u00e0 l\u2019utopie \u00e0 travers le r\u00e9alisme, on n\u2019arrive pas \u00e0 la libert\u00e9 \u00e0 travers l\u2019autorit\u00e9. Avec un mythe b\u00e2ti de mots et diffus\u00e9 \u00e0 travers la presse et la radio, une poign\u00e9e d\u2019ing\u00e9nieurs des \u00e2mes a fait marcher au pas de l\u2019oie les populations de la moiti\u00e9 de l\u2019Europe. Aujourd\u2019hui, avec un mythe constitu\u00e9 principalement d\u2019images diffus\u00e9es par la presse, la t\u00e9l\u00e9vision et internet, des bataillons d\u2019ing\u00e9nieurs de l\u2019\u00e2me pourraient faire faire la danse de la vermine \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 toute enti\u00e8re. Contre le mythe, l\u2019utopie a besoin que tous soient conscients. Conscients des fins \u00e0 atteindre ainsi que des moyens \u00e0 utiliser \u2013 de la musique des id\u00e9aux comme des marteaux mat\u00e9riels. Tout cela, en plus de ne pas \u00eatre r\u00e9aliste, n\u2019est certainement pas actuel. Mais l\u2019actualit\u00e9 est quelque chose que seul le public suit. En dehors du public, on la cr\u00e9e.<\/p>\n<blockquote class=\"wp-embedded-content\" data-secret=\"C2L7uTRmZM\"><p><a href=\"https:\/\/anarchroniqueeditions.noblogs.org\/post\/2018\/12\/03\/le-grand-defi\">Le grand d\u00e9fi<\/a><\/p><\/blockquote>\n<p><iframe loading=\"lazy\" class=\"wp-embedded-content\" sandbox=\"allow-scripts\" security=\"restricted\" style=\"position: absolute; clip: rect(1px, 1px, 1px, 1px);\" title=\"\u00ab\u00a0Le grand d\u00e9fi\u00a0\u00bb &#8212; Anar&#039;chronique \u00e9ditions\" src=\"https:\/\/anarchroniqueeditions.noblogs.org\/post\/2018\/12\/03\/le-grand-defi\/embed#?secret=WtyxJXbWxw#?secret=C2L7uTRmZM\" data-secret=\"C2L7uTRmZM\" width=\"525\" height=\"296\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rien ne semble \u00e9chapper \u00e0 la reproduction sociale, rien ne semble \u00eatre en mesure de s\u2019opposer \u00e0 l\u2019\u00e9ternel retour de la plus mortelle des habitudes : le pouvoir. Des gr\u00e8ves sauvages qui s\u2019arr\u00eatent apr\u00e8s la concession de quelques miettes, des protestations populaires auxquelles manque seulement la satisfaction de leur revendication sereine pour devenir des consensus &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/cracherdanslasoupe.noblogs.org\/?p=2640\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Le grand d\u00e9fi&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":13009,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[13,6,8],"tags":[],"class_list":["post-2640","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anarchisme","category-publications","category-reflexions-critiques"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cracherdanslasoupe.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2640","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cracherdanslasoupe.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cracherdanslasoupe.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cracherdanslasoupe.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/13009"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cracherdanslasoupe.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2640"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/cracherdanslasoupe.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2640\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2641,"href":"https:\/\/cracherdanslasoupe.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2640\/revisions\/2641"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cracherdanslasoupe.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2640"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/cracherdanslasoupe.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2640"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/cracherdanslasoupe.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2640"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}